Peut-on se fier au hasard?

            Voilà bien une étrange question. Tout un chacun est persuadé qu'il est, pour le moins, délicat de s'y fier. Pourtant, ne dit-on pas que le hasard fait parfois bien les choses? De tout temps, le hasard a été, soit mis à l'honneur, soit décrié comme en témoignent ces quelques exemples: ''Le hasard fait souvent mieux que la sagesse des hommes'' de Plaute du II° siècle av JC, ''le hasard est souvent mieux que les plus habiles combinaisons'' de PJ Stahl, ''il entre dans toutes les actions humaines plus de hasard que de décision'' de A Gide, ''qui veut tout prévoir et ne rien laisser au hasard reste immobile'' de HF Amiel, ...

A bien y penser, le hasard nous suit depuis la nuit des temps. Si notre monde des êtres et des choses est ce qu'il est aujourd'hui, c'est essentiellement dû au hasard. L'existence de chacun de nous tient d'un hasard exceptionnel. Imaginez tous les méandres qui ont dû être franchis pour arriver à ce que nous sommes: la rencontre de nos parents, et avant eux les leurs, l'aboutissement d'un spermatozoïde parmi des millions, … Notre existence est également attachée à nos origines, que ce soit le lieu où nous vivons, notre niveau de vie, notre intelligence, …

Tous ces ingrédients, qui nous sont uniques pour définir ce que nous sommes, sont les mêmes pour nos pigeons. Bien malin celui qui pourrait dire, à coup sûr, que tel ou tel accouplement va se révéler exceptionnel. Tout ce que peut se dire un amateur, c'est qu'il a plus de chance de sortir du bon hors de deux bons que hors de pigeons communs. Et encore! Car les plus grands génies intellectuels ou sportifs ne sont pas nécessairement des enfants de génies.

La plupart des colonies championnes se targuent de posséder un couple en or. Ce couple d'exception, qui fait la réputation de l'amateur, est principalement issu d'un croisement provenant du colombier ou de pigeons acquis. Si l'accouplement en question avait comme objectif le renforcement de la colonie, force est de constater qu'il s'agit souvent d'un heureux hasard si la sauce prend si bien. Peut-on pour autant dire que les jeunes seront d'égale qualité? Certes non. Dans chaque couple, aussi bon soit-il, il y a des déchets plus ou moins importants. Ici aussi, tout est relatif. Tout dépend des critères de sélection. Il est vrai que chez celui qui sort chaque année des jeunes de haute qualité, les moins bons seront éliminés. Chez d'autres, où le niveau est moyen, les jeunes seront plus facilement conservés. Est-ce une solution? Nous avons tendance à dire ''à défaut de mieux, …'' Pourtant, en agissant de la sorte, nous freinons notre progression alors que d'autres s'améliorent à grands pas. Autant dire que le hasard a ses limites. S'il nous permet, par des achats judicieux, des accouplements réfléchis, …, de lancer des bases nouvelles, il ne pourra pas nous conseiller sur nos décisions futures.

Ce n'est peut-être pas le pur hasard de dire que nous habitons telle région, que nous avons telle concurrence, que nous possédons telles lignées, que nous avons tel revenu à consacrer à nos pigeons, … Pourtant, tous ces paramètres nous guident en permanence dans nos choix, dans nos résultats, …

En effet, habiter le Hainaut, la Flandre, Liège ou le Luxembourg n'a certainement pas la même portée. Nous le voyons en cours de saison; ces différentes régions sont loin d'avoir le même statut en terme de résultats. Il y va de même pour les conditions climatiques qui sont souvent plus rudes, la présence de rapaces, …

La concurrence locale, régionale ou provinciale joue également un rôle non négligeable dans la conduite d'une colonie. Nous voyons encore trop souvent des colonies qui se contentent de ce qu'elles ont, puisqu'elles sont les meilleurs dans leur petit coin. Pourtant, une fois sorties de leur cocon, elles affrontent un niveau nettement supérieur. La désillusion peut être très grande.

La colombophilie doit être un hobby familial. Quoi de plus agréable que de se voir épaulé par son épouse et les enfants? Qui dit familial, dit aussi respect de la famille. Dans ce sens, tout ce qui tourne autour des pigeons, que ce soient les achats, les infrastructures, les soins, … doivent être en adéquation avec le budget familial. Il est évident que bon nombre d'amateurs ne peut acquérir des pigeons dépassant un certain budget. Par ce fait, seront-ils pour autant éloignés pour posséder un couple en or? Fort heureusement, une fois encore, le hasard peut parfois faire bien les choses.

Posséder une excellente lignée est une chose, la maintenir en est une autre. La logique voudrait que l'on préserve ses acquis. Ceci implique de prélever les meilleurs éléments pour les placer à la reproduction, leur adjoindre un partenaire qui lui est complémentaire. Mains ce n'est pas tout. Miser sur un seul couple ne peut conduire qu'à l'extinction de la lignée dans un délai relativement court. Car, la consanguinité a ses limites. L'amateur sera des mieux inspiré à évaluer la situation chaque année en faisant un bilan de ses avoirs. Le cas échéant, s'il sent sa colonie aller vers une impasse, il doit réagir au plus vite en introduisant du sang neuf. Ce nouvel apport pourra se faire en toute connaissance de cause, en acquérant un pigeon ayant déjà des origines similaires. Dans ce cas, les risques d'erreur seront sans doute limités, mais comme en tout, rien n'est acquis. Il pourra également miser sur une nouvelle base, dont il devra tester l'apport sur différents pigeons de la colonie. Ici encore, le hasard nous dira si nous avons eu la main heureuse.

M Philippe