Le veuvage

Le veuvage ne date pas d'hier. Cela fait belle lurette qu'il est pratiqué comme méthode de mise en forme. J'ai retrouvé une vieille publication datant de 1936 intitulée Méthodes modernes et écrite par H Landercy et De Scheemaecker Fr. En 5 volets, ils tracent les contours d'une colombophilie d'il y a plus de 80 ans. Les choses ont-elles fondamentalement changé? Certes, le veuvage a évolué avec, par exemple, le veuvage total, mais hormis quelques adaptations, il est resté le même.

Le veuvage serait apparu en terres liégeoises quelques années plus tôt. Comme toute invention, le secret est plus ou moins bien gardé. Toutefois, l’appât du gain étant souvent irrésistible, quelques initiés étaient prêts à vendre les informations à prix d'or. Cela étant, ils trouvaient largement preneurs.

Bien que la méthode soit pleine de qualités, fort est également de constater qu'elle présente un important inconvénient. Ils la qualifient comme suit: ''Si le veuvage ne tue pas les pigeons, il tue les colombophiles''. Nos deux confrères s'étonnaient de la chute brutale de nombre d'amateurs, pourtant  ayant atteint le sommet. Pour étayer cet argument, ils mettent en exergue le fait que le veuvage permet de jouer les veufs plus souvent et plus longtemps que des pigeons joués au naturel. Du coup, ils ne sont plus un atout prioritaire pour l'élevage. La relève ne se faisant plus, la colonie est sujette à une chute de qualité. Cela était d'autant vrai à l'époque que peu d'amateurs possédaient une équipe de reproducteurs qui pouvaient renouveler les effectifs plus facilement. Ce sont toujours les pigeons les plus productifs aux concours qui sont les plus utilisés dans cette manœuvre. Du coup, l'amateur serait tenté d'élever hors de pigeons de secondes zones.

Ils conseillaient également de pratiquer le veuvage avec des pigeons en pleine possession de leur moyen, et surtout ayant atteint l'âge adulte. Pour eux, l'idéal serait d'entraîner prudemment les pigeonneaux ainsi que les yearlings en célibataire. Ce ne serait qu'à l'âge de 2 ans qu'ils pourraient éventuellement être mis en ménage pour un seuls élevage. A mise au panier ne pourrait se faire qu'au moment où le calme est revenu au colombier, c'est-à-dire sans nid, ou tout au plus sur couvage. Un pigeon qui a été forcé en jeune ou en yearling par une méthode inadéquate ne pourra guère réitérer ses succès une fois adulte. Nous ne constatons encore trop souvent à l'heure actuelle. Des pigeons de plus de 5 ans sont très rares dans les résultats, que ce soit sur des courtes ou des longues distances.

Outre le fait qu'il puisse tuer l'élevage, bien qu'à l'heure actuelle, il est rare que les amateurs ne possèdent pas une petite équipe de reproducteurs, le veuvage peut également s'avérer usant pour le pigeon. Le jeu au naturel était beaucoup plus en adéquation avec la position de nid du pigeon. Les uns brillaient sur chasse à nid alors que d'autres donnaient toute leur puissance sur des petits jeunes, sur des gros jeunes, … Il était permis de prolonger des positions en passant des jeunes plus petits, mais le système avait ses limites. Aussi, les pigeons ne participaient qu'à quelques concours avant d'être maintenus au repos jusqu'à une nouvelle position idéale. Le veuvage engendre une forme plus continue, qui permet des enlogements plus fréquents. Du coup, si l'amateur n'y prend garde en permettant une semaine ou l'autre de récupération en cours de saison, il risque de retrouver des pigeons épuisés avant la fin des hostilités. Cette chute de forme peut être brutale et engendrer de graves conséquences pour le pigeon, comme par exemple, une maladie due à l'épuisement ou la perte.

Le principe de conserver les jeunes ''vierges'' durant l'année de leur naissance leur permet une croissance sans doute plus lente, mais à coup sûr à la perfection, tant physique que dans la mue qui se déroule sans à coup. De plus, n'entrant en contact avec aucun autre pigeon, ils sont protégés contre toute maladie et leur taux immunitaire est ainsi renforcé. Ce même principe de diète sexuelle est maintenu à l'âge d'un an, nous conseille les auteurs de la publication, mais ils participent à des entraînements tout d'abord individuels avant d'être collectifs. Le but est toujours de préserver les acquis innés du pigeon tout en lui permettant d'évoluer de la façon la plus naturelle possible. A deux ans, il connaîtra le veuvage, mais sur le plan sportif, il lui sera encore imposé des limites, de manière à parfaire son éducation et sa croissance.

Malheureusement, à l'heure actuelle, nous avons souvent tendance à mettre les bœufs avant la charrue. Du coup, les pigeons sont brûlés avant l'âge. Nombre de bons pigeons passent à la trappe chaque année, soit qu'ils se perdent par manque de résistance, soit leur rendement quitte un niveau acceptable. Cependant, nous connaissons des amateurs qui n'hésitent pas à mettre un terme à la carrière sportive d'un excellent pigeon pour l'introduire dans l'équipe de reproduction. Ce n'est pas un geste anodin car, c'est souvent se priver d'un élément essentiel, tout en sachant que ses qualités reproductives ne sont pas certaines. Le meilleur moyen d'entrer correctement dans cette logique, et de mettre toutes les chances de son côté, c'est de passer les œufs de ses meilleurs voyageurs à une équipe d'éleveurs. Une fois mis à la retraite, quel que soit son âge, nous connaissons déjà la valeur de ses jeunes.

M Philippe