En Iran, la colombophilie se situe dans un espace flou qui sépare le licite de l’illicite.

S’il y a bien UN livre à lire sur la colombophilie orientale… c’est celui de Youssef Ragheb «  les messagers volants en terre d’Islam », mais si vraiment vous voulez en lire DEUX, le combat du colombophile d’Aladin Goushgir est celui-là !

Bon, je sais que certains colombophiles de base trouvent que ces digressions intellectuelles et livresques sont sans intérêt pour notre sport ici et maintenant, qu’ils ne lisent pas cet article alors (rire).

Je vous parle d’une autre colombophilie, elle est lointaine (originaire d’Iran mais pratiquée encore à ce jour) et remonte… à la genèse presque. Elle a laissé des stigmates dans l’esprit des Orientaux et dans leur vocabulaire. Évidemment tous ceux qui n’aiment pas ce type de digressions sont persuadés qu’on a toujours joué à pigeons comme nous  le faisons en Europe et que nous seuls sommes passés maîtres dans cet art qu’est la colombophilie, mais ceux-là de toute façon ont déjà abandonné la lecture depuis la première phrase, ce n’est pas eux que je cherche à convaincre de toute façon.

Je cherche juste à montrer que la colombophilie n’est pas pareille dans toutes les régions du monde et que les souches de pigeons sélectionnées pour jouer ne sont non plus pas les mêmes, que certaines races oubliées de nos colombiculteurs peuvent être aussi «  ludiques »  que nos voyageurs. Mais, surtout qu’une société musulmane ne perçoit pas le colombophile comme nos sociétés et, qu’en Orient complexe, le colombophile est aimé, adulé et…. haï par certains et qu’il n’est pas bon être colombophile dans l’Iran des Ayatollahs par exemple (j’ai déjà écrit un article à ce propos il y a quelques années déjà !).

Le jeu.

Le jeu de pigeons en Iran, mais dans certaines régions d’Égypte aussi, est bicéphale, les compétitions par pigeons interposés et l’engagement de paris entre colombophiles. Il consiste dans le premier cas à capturer en vol et donc à s’approprier les pigeons d’un joueur rival,  dans le second à parier sur le retour des oiseaux à leur pigeonnier et sur la distance à parcourir en vol. Cette forme de jeu en Orient est restée la même depuis notre moyen-âge. Ce jeu-là n’a rien à voir avec nos pratiques fixées, elles, en Europe depuis le 19ème siècle. Et, c’est ici que la démarche de l’auteur est passionnante et ethnique c’est qu’il ne compare pas les deux, il essaie de comprendre les divergences fondamentales entre les deux types de sociétés à travers le jeu de pigeons. En d’autres termes, il s’agit de comprendre où se situe ce jeu dans les rapports humains. Outre le jeu colombophile, ce sport implique une familiarisation avec le monde animal, la responsabilité envers d’autres êtres vivants, l’amitié ou l’hostilité avec les autres strates sociales. Les jeux avec les animaux font intervenir des êtres vivants dans lesquels l’homme se reconnait. Ou pas ! Et voici la première divergence entre une société musulmane et chrétienne, les pigeons sont perçus (à tort !) comme monogames, et cela ne renvoie pas à l’image de la famille musulmane. Pour les ayatollahs qui dirigent encore ce pays, le jeu colombophile est trop «  sexué ». Il est incompatible avec le sérieux qui est le garant du respect et des équilibres des rapports sociaux. Les sifflements, les baisers du pigeon et du joueur interpellant ses oiseaux, ses couples, son espace surplombant les cours et jardins des voisins sont des aspects de sexualisation du jeu, c’est perçu comme une activité ludique faisant peser un poids  sur l’équilibre très précaire des rapports hommes-femmes, un danger manifeste. La colombophilie est donc stigmatisée par les tenants du pouvoir actuel en Iran. Mais d’autres considérations entrent encore en jeu dans la stigmatisation sociale des colombophiles.

Le prix

Cette étude des prix extrêmement fouillée dans le livre est intéressante parce qu’elle souligne la source de conflits entre les religieux et les colombophiles. L’achat, mais aussi, l’entretien des pigeons,  pèsent lourdement sur un budget familial, l’oisiveté au sens du non-travail que l’on reproche aux colombophiles est aussi à prendre en compte dans la lourde facture. Le pigeon en Iran n’a pas de prix, le prix d’aucun animal n’atteint celui du pigeon (Jâhez). Pourtant, la majorité des colombophiles dont on ne recense pas le nombre exact, mais il y en a dans chaque province iranienne, dans toutes les villes et dans tous les villages, les colombophiles donc viennent de milieux modestes et l’activité colombophile est censée leur rapporter de l’argent, selon la légende même beaucoup d’argent ce qui stimule bien évidemment les jalousies des non-colombophiles.

Le rapt

Ce jeu particulier de «  raptage »  des pigeons concurrents classifie le colombophile comme un voleur tout court. Non seulement il capture les pigeons de ses concurrents en vol et s’attaque aux colombiers de ses rivaux, mais il a aussi la fâcheuse réputation de dérober des objets précieux dans les maisons voisines en passant par les toits. Bref, le joueur encore une fois dérange et toutes les occasions sont bonnes pour l’exclure de la société et le rendre vulnérable.

Les paris

Tous les jeux d’argent sont illicites en Iran sous toutes leurs formes, mais la faculté des pigeons de rentrer à leur colombier offre l’occasion de parier sur le retour des oiseaux. Bien évidemment, les colombophiles doivent cantonner leurs jeux et ne pas en parler puisque ces jeux sont strictement interdits.

La société, plus encore que les mollahs, établit une relation de cause à effet entre l’oisiveté, l’immoralité et la déviance sexuelle qu’on impute aux colombophiles et, inconsciemment ou pas, il s’agit pour elle d’élever des barrières devant ceux qui incarnent une menace pour l’espace féminin, la stabilité de la famille et son équilibre. Pour qualifier un bon fils, on dira par exemple  en perse : «  Dieu merci, il n’est pas colombophile ! ». Vous allez rire, mais en Iran et en général en Orient, les colombophiles sont souvent considérés comme homosexuels, puisque Jâhez déjà au IX siècle à Bagdad  constatait que : «  c’étaient surtout des homosexuels efféminés qui s’y intéressaient ». 

Bref, toutes ces manœuvres ont abouti en Iran à l’interdiction du jeu aux pigeons à la fin des années 1980, elle visait à convaincre les joueurs, au nom de la morale, à mettre fin à leur passion. Devant le refus des colombophiles, les ayatollahs ont décidé d’éliminer l’ensemble des pigeons domestiques du pays. Ceci joint au fait qu’on accable les colombophiles de vieux stigmates notamment sexuels, fait qu’il n’est pas bon se déclarer de nos adeptes sous ces tropiques-là ! Peu importe par ailleurs la nature des objets, le café, boisson banale, fut interdit en l’Égypte parce qu’il était un prétexte à l’ouverture de cafés, espaces publics intolérables et, le pigeon, pourtant oiseau sacré de l’Islam, éliminé parce qu’il est l’objet d’un jeu considéré comme intolérable et illicite !

Nous sommes donc très loin du jeu colombophile «  à la belge »  comme l’auteur le qualifie lui-même, des concours de compétition,  des prix d’honneur aux vainqueurs. Il s’agit de deux conceptions radicalement différentes de l’individu, de la compétition, du jeu et les loisirs.

Plaise à Allah, que de nouveaux ayatollahs,  politiques cette fois, en Belgique, ne se mettent aussi à stigmatiser notre sport censé rapporter gros à certains, que nous ne reproduisions pas cette triste réalité de la colombophilie en Iran, située dans cet espace flou qui sépare le licite de l’illicite ! Une situation fort inconfortable s’il en est.

 

Marie Claire Cardinal.

 

combat du colombophile 

 

 

Sources

-Youssef Ragheb, les messagers volants en terre d’Islam CNRS éditions

-Aladin Goushegir, le combat du colombophile, jeu aux pigeons et stigmatisation sociale. Institut français de recherche en Iran bibliothèque iranienne 47